22.01.2008

Un mauvais rapport

892926db0653b3a4c215abd083afea2b.jpgAu milieu d'un concert de louanges, je voudrais faire entendre ma voix, un peu détonnante, à propos du Rapport de Brodeck de Philippe Claudel. Une critique presque unanimement dithyrambique, quelques échos enthousiastes de lecteurs ont fait que lorsque le livre est passé devant moi, au café, où je retrouve régulièrement quelques amis, je l'ai intercepté, curieuse que j'étais de lire un chef d'oeuvre annoncé. La déception fut d'autant plus grande.

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Le sujet ? Je ne vais pas m'y attaquer d'autres l'ont fait dans les Inrocks en particulier :
Tout le roman ressemble finalement à une pâle illustration des propos de Hannah Arendt. Alors pourquoi écrire ce type de livre en 2007 ? Peut-être parce que la Seconde Guerre mondiale, avec son lot d'horreurs et de culpabilité, reste encore un sujet fascinant, donc vendeur (voir le succès du Littell). La Shoah, un nouveau fonds de commerce ?



Moi, c'est le style qui m'a profondément énervée, ce style que Philippe Lançon de Libération appelle du Gothique Charpenté. Il a fait un florilège des images dont Philippe Claudel use et abuse :
Ça sent le choux, la modestie : une dictée faite sous la IIIe République, dans une classe mal chauffée. Les clichés populaires paysans sont essentiels. La petite église du village a des murs «larges comme l’envergure d’un aigle». La nuit «a jeté son manteau sur le village comme un roulier sa cape sur les restes de braise d’un feu de chemin». Le maire a «des mains larges comme des sabots de mule», pas du pape. Quant à l’hiver, il est «long comme des siècles embrochés sur une longue épée».



Agacée par les images sirupeuses de Philippe Claudel, j'ai voulu aussi les noter mais cela aurait considérablement ralenti la lecture dont je voulais me débarasser au plus vite. Cependant, pour la bonne bouche, je vais en citer quelques unes : Pour dire "c'était la nuit " il écrit :
C'était une belle nuit, froide et claire, une nuit qui d'ailleurs ne semblait pas vouloir se terminer, qui prenait plaisir à paresser dans son encre, à s'y tourner et retourner, comme on aime parfois demeurer au matin entre les draps empreints de chaleur.


ouf !
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Visiblement, la nuit l'inspire (p 177) :
Les étoiles avaient sorti leurs parures d'argent.

Celle-là il fallait la faire !
Il continue :
En levant la tête et en les regardant, j'eus l'impression de plonger dans une mer tout à la fois sombre et étincelante dont les fonds d'encre étaient ornés d'innombrables perles claires.

Chez P. Claudel, la nuit et l'encre vont bien ensemble !
Toujours dans le registre de la nuit (p 20):
Je me souviens que j'ai regardé le ciel et que je me suis dit, à voir toutes ces étoiles ainsi pressées les unes contre le autres, à la façon d'oisillons qui ont peur et qui cherchent compagnie, que bientôt nous plongerions d'un coup dans l'hiver.


Bon, je ne vais pas faire une liste, des images, véritables tics d'écriture de P. Claudel. En effet, la chaleur de l'été est régulièrement comparée à celle d'un four, la foule à un cour d'eau et bien d 'autres curiosités du genre :
Les sentiers sont comme les hommes, ils meurent aussi.(p 212)

Ses yeux semblaient être des papillons...(p212)


...ses cheveux flottaient dans l'air comme des flammes brunes et froides.(p 215)


À la fin du roman, on peut se demander si P. Claudel fait preuve de lucidité quant à son écriture car à travers un de ses personnages, le Maire, il dit : (p 392)
"Tu écris bien Brodeck, nous ne nous sommes pas trompés en te choisisssant, et tu aimes les images, un peu trop peut-être, mais enfin..."


Mais enfin... ça m'a profondément agacée son style Gothique Charpenté !

Commentaires

le fait est que la seule justification (avec un contre pieds vague aux Bienveillantes) serait le style.
Je me méfies toujours un peu des citations parce que les ridicules peuvent être emportés par le flot du texte

Écrit par : brigetoun | 22.01.2008

De Claudel tu seras autrement séduite en lisant :
"La petite fille de Monsieur Linh".
Une merveille; en poche.

Écrit par : P.A.G, l'Ami du Peuple | 22.01.2008

Contrairement à toi Caro, j'ai beaucoup aimé Le rapport de Brodeck, ainsi que la Petite Fille de M. Linh, un merveille de poésie je suis de l'avis de PAG, ainsi que "Les âmes grises" .... et d'autres. Le Rapport de Brodeck m'a fait penser à Giono. Et justement l'histoire de la nuit qui paresse à plaisir dans son encre j'avais trouvé ça très poétique.
La guerre, à travers tous ses romans (celle de 14 pour les ämes grises, celle d'Indochine pour la Petite Fille de M. Linh et la deuxième guerre mondiale pour Le rapport, c'est un thème qui semble hanter Philippe Claudel , je trouve qu'il sait nous montrer la noirceur de l'âme humaine (ou la grisaille ...), que personne n'est épargné et ce livre m'a poursuivie bien après l'avoir terminé.

Écrit par : Frédérika | 22.01.2008

Moi aussi j'ai beaucoup aimé le rapport de Brodeck,comme j'ai aimé les âmes grises et la petite fille de M.Linh.Ta réaction me surprend. Mais bon, tu es toujours un électron incontrôlable et imprévisible.

Écrit par : Florence | 22.01.2008

Lisons Mingarelli et ce qu'il explique de l'éthique du style...
Voir sa belle entrevue dans LMD.
Lisons Sarraute, Sebald, Faulkner, Giono, Dostoiëvski, Tchekov.
Il est difficile de juger des auteurs de son temps. C'est vrai.
Mais comme Caroline, je ne pense pas que Philippe Claudel soit un styliste, malheureusement, lui, le croit.
Et à force d'encenser ce genre de livres, on oublie complètrement ce que c'est, un livre. On passe à côté de la poésie par exemple.
Relisant récemment Crime et Châtiment, je n'ai pu m'empêcher de penser que la littérature française contemporaine était malade du présent de l'indicatif.
Imre Kertesz est un immense écrivain et ce qu'il écrit et ce dont il parle relève de l'écriture, la vraie, celle qui ne cède ni aux modes, ni au monde dans lequel nous vivons. Lisons Jean Améry si nous nous intéressons à ce que fut la Shoah et comment un écrivain, un vrai, peut en faire de la littérature.
Quand on ouvre la Colonie Pénitentiaire, on est frappé par l'écriture de Kafka qui nous enserre dans l'enfer. En lisant Claudel, on est dans le monde tel qu'on veut nous faire croire qu'il existe, un monde de bons sentiments et de violence hypocritement cachée.
On aura compris que je n'aime pas P.Claudel.
Mais je ne jette pas d'anathème sur ses lecteurs.
Je demande simplement un peu de sévérité, un peu d'exigence.
Car, plus que jamais, la littérature et le livre sont en danger.

Écrit par : sylvie durbec | 23.01.2008

Je signale que partout où il est écrit P.Claudel, il s'agit de Philippe, pas de Paul.

Écrit par : Caroline | 23.01.2008

Il fait partie des livres reçus en fin d'année, tous ces avis m'incitent à le lire rapidement.

Écrit par : La Fanchon | 23.01.2008

Fais attention, sous la pluie, de ne pas détremper les pages!

Écrit par : P.A.G Le Prévoyant | 24.01.2008

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